L’écriture : une mise en conserve du langage
"Les enfants ne lisent plus de livres !" déplorent les professeurs, "les gens ne s'écrivent plus !" se lamente La Poste. Les gens se passionnent tant pour les dictées publiques que pour les réformes orthographiques. Et combien de fois se voit-on pontifier à propos de la valeur de telle ou telle langue, par rapport à sa production littéraire disponible ou, plus sévèrement encore, sur l'existence même d'une "écriture" pour telle ou telle pratique linguistique. Dans un tel contexte, allez défendre une langue qui ne s'écrit pas, peu ou récemment !
On sent bien, malgré l'apparente diversité des exemples cités ou des comportements qu'ils engendrent, que la question de l'écriture est centrale. L'existence ou non de cet étrange appendice qu'est à la langue cette pratique qui nous semble si naturelle dans notre Europe du XXIe siècle, est un facteur important pour l'évaluation - fût-elle inconsciente ou passivement acceptée - d'un fait de langue. Tout se passe comme si écrire une langue l'anoblissait, subitement, et que dans le jeu des classifications se donnerait à voir un critère enfin objectif, une preuve matérielle, un objet spécifique sur lequel nous pourrions nous baser. Un objet, disions nous. Trêve de philosophie : il s'agit en fait d'un outil ordinaire dont la matérialité devrait nous rappeler quotidiennement l'aspect transitoire et somme toute, bien banal.
Une activité outillée comme les autres
On ne doit qu'à notre surévaluation de la littérature et au mépris bourgeois pour l'activité manuelle cette occultation quasi systématique de la simple matérialité de l'écriture. Comme si "écrire", c'est à dire utiliser, dans notre culture actuelle européenne, qui un stylo rempli d'une cartouche d'encre et une fine feuille de papier, qui appuyer légèrement sur des touches de plastique décorée par des symboles conventionnels - un clavier -, devenait, par la grâce de sa finalité, à savoir, travailler sur du langage, une activité fondamentalement différente de l'action de disposer et de fondre du plomb pour relier deux morceaux métalliques, d'actionner le volant et les pédales d'une voiture pour se déplacer ou d'exécuter un magistral soufflé à la framboise pour régaler ses amis. Seule la finalité diffère ou plutôt, le secteur sur lequel se porte notre capacité à manipuler des objets ou des outils.
Langage et activité outillée sont deux secteurs autonomes : la langue de l'enfant est déjà constituée et apprendre à écrire n'affecte ni plus ni moins sa capacité linguistique que la compétence du cuisinier n'affecte notre capacité à ressentir la faim. De même que l'un et l'autre s'acquièrent sur des modes différents, la parfaite autonomie des capacités à parler et à manipuler peuvent, pathologiquement, se perdre de façon séparée. Un cérébro-lésé dont le langage est affecté, il est dit alors "aphasique", peut parfaitement réparer sa mobylette ou manipuler un clavier ou un stylo. Chez d'autres cérébro-lésés, on constate que le langage est intact, mais que le patient cherche à allumer puis à fumer poussivement le stylo, ne parvient plus à s'habiller, perdu dans ce tas d'étoffes ou encore se saisira du combiné téléphonique pour dessiner ce que lui demande le neuropsychiatre. Ils sont dit alors "atechniques".
Qu'est-ce que l'écriture, alors, et quel statut lui donner ? Disons qu'il s'agit d'un secteur dans lequel, entre autre, notre capacité à fabriquer peut ou non, s'investir. Regardons un peu comment la chose se passe : conventionnellement, nous décidons que tel type de petit dessins va désigner des sons (alphabet) ou des mots (idéogrammes). Puis non moins conventionnellement, nous décidons de comment réaliser et reproduire ces dessins, en tenant compte du matériel que nous avons à disposition. Il s'agit de mettre du langage en conserve.1
Transporter du langage
On oublie que l'écriture à la plume et la lecture sur papier, technologie réservée à une élite au Moyen-Âge se pratiquait à haute voix. L'invention de la lecture silencieuse, où le texte n'est plus lu à haute voix, pour redonner parole à ce qui a été dit ailleurs dans le temps ou l'espace, ne s'est répandue qu'à la fin du Moyen-Âge2. Tout est question de contexte, et le dessin des alphabets ou les bosses du Braille ne peuvent se prévaloir d'une supériorité intrinsèque sur le magnétophone ou la radio quand il s'agit de retransmettre de la voix ; le reportage peut s'avérer plus efficace à la télévision que dans la presse écrite. Technologies pour transférer de la pensée, du langage. Dans tous les cas, la technologie résout des problèmes spécifiques à son champs d'intervention3 : S'agit-il de transférer le message de façon rapide ? Confidentielle ? En masse ? Le message est-il destiné à voyager dans le temps ? Dans l'espace ? On "n'écrit" pas, du point de vue de la technique et de l'outillage une tombe de la même façon qu'une note à son collègue. Le post-it n'a pas vocation à durer sur plusieurs générations.
S'inquiéter d'une réforme de l'écriture ou de l'éducation ne peut donc pas se dispenser d'une réflexion sur la matérialité, sur les contraintes technologiques qui président à la fabrication du message : le Umlaut allemand vient d'une paresse technique. Les moines copistes, las de reproduire le 'e' collé dans le 'œ', occurrence fréquente, ont fini par dessiner un petit 'e' au-dessus du 'o', et perfectionnant leur technique, ont fini par trouver le double point '¨' plus 'économique' encore. L'orthographe hirsute de nos modernes SMS provient plus de la taille du clavier des téléphones portables et de l'exiguïté du métro qu'à un quelconque mépris des jeunes pour des œuvres qui ont eu l'heur d'être conservées sur des feuilles de papiers reliées avec du carton, voire à l'échec des politiques autoritaires de "normalisation" orthographique que sont nos premières années d'école ou encore un embryon d'esprit rebelle visant à détruire la langue. On peut, là comme ailleurs, être conservateur ou révolutionnaire, il s'agit surtout de ne pas se tromper d'enjeu.
D'abord technique et processus de fabrication, l'écriture est le nom que l'on donne aux technologies de conservation du langage. Mais le langage n'est pas le seul embarqué dans ce processus. L'histoire ou plutôt, notre capacité à en avoir une, le désir, la valeur, la liberté ou plutôt le système par lequel nous les gérons, se trouvent également, souvent à titre de passager clandestin, inscrites dans notre manière de faire, tout autant que dans notre manière de dire.
Politique et droit dans l'écriture
Comment ne pas voir la volonté de se référer au latin, langue présentable et fort bien cotée en Europe, en écrivant en français [dwa] 'doigt' (latin : digitus) ou la volonté de rapprochement pan-scandinave dans l'abandon au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale par les Danois du 'ö' et du 'aa', sans doute trop allemand, au bénéfice des très nordiques 'ø' et 'å' ? C'est toujours les pouvoirs de Rome et de Constantinople qui s'affrontent lorsqu'il s'agit de graphier le serbo-croate4 et le turc s'écrirait peut être encore avec l'alphabet arabe si Atatürk avait moins admiré la révolution française et sa conception de la modernité et de la laïcité. Là encore, la pratique langagière est en elle-même fort peu concernée.
On sent bien par ailleurs, que la majuscule sacralise toujours un peu le dessin littéraire ou ce qu'il met en conserve, qu'une lettre manuscrite en cursive ne fabrique pas la même chose que le message électronique en police Courrier, que Beijing est moins fantasmatique que Pékin5. Le cancre d'une classe hongroise voit son nom de famille frappé d'une minuscule pour une durée plus ou moins longue en fonction de la gravité de sa faute. "Faute" qui en français renvoie aussi bien à la notion de péché que d'erreur dans les lettres utilisées pour conserver du langage. Dans le judaïsme, le nom de Dieu ne s'écrit pas avec toutes les lettres6, les runes ont fini par avoir un rôle quasi religieux et dans de nombreuses législations un fax ou un message électronique n'a pas de valeur juridique par rapport au papier/stylo/encre. La problématique, celle de la valeur, du désir, de la censure et du prix, qu'aborde par exemple la psychanalyse de Freud, se donne donc à voir dans le geste d'écriture, ce qui ne concerne plus, on le constate, notre capacité à parler.
Dire la grammaire en écrivant
Enfin, on lit encore dans l'écriture une sorte de savoir constitué à propos du langage lui-même : on place des blancs entre chaque groupe de symboles pour séparer ce qu'en grammaire traditionnelle, on tient fort imprudemment pour un mot ; la nuance qu'entretiennent les linguistes entre pré- et postpositions, par opposition à la déclinaison, vient plus du fait qu'historiquement et conventionnellement, on a pris l'habitude d'arrêter le stylet, la plume ou le burin, entre certains groupes de lettres et pas entre certains autres, et qu'on voit mal, grammaticalement, ce qui distingue l'usage de la préposition de celui de la déclinaison, si ce n'est qu'un blanc matériel désolidarise à la tête ce qu'il agrège à la queue.
| Français | Finnois |
|---|---|
| Vers la maison | talolle |
| Dans la maison | talossa |
| Sur la maison | talolla |
L'écriture, fabriquant du langage, inclue donc en plus le discours tenu sur la langue, les connaissances linguistiques, propres à l'époque qui en a fixé les conventions. L'accent de 'à' dans "à demain !" témoigne d'une analyse (correcte ou non) du fonctionnement de la langue : la catégorie 'préposition' doit être marquée en tant que telle pour la distinguer de la catégorie verbale du 'a' de "il a un chien".
Un peu de calme…
Nous ne manquons pas d'astuces techniques pour fabriquer le message, en fonction des finalités du moment, et des ressources matérielles pour le faire se déplacer, se reproduire, se fondre, se diffuser, se conserver, etc. Si l'on appelle "écriture" l'activité qui consiste donc à travailler sur, à fabriquer le langage, on voit mal pourquoi on accorderait plus - ou moins - d'importance à l'une des conditions historiques de sa réalisation. L'alphabet, système de petit symbole à reproduire avec des touches ou un objet pointu, sur un tube cathodique ou une surface plane, n'est pas l'alpha et l'oméga, l'horizon indépassable, la solution définitive à notre besoin de nous abstraire des conditions concrètes et immédiates de l'émission du message : une bouche, une oreille, pour émettre et recevoir des ondes qui ne voyagent pas plus de 50 mètres et qu'il convient de pouvoir reproduire.
Et il est somme toute bien des manières d'être analphabète : l'ordinateur peut-être tout aussi ésotérique que la devanagari ou le boustrophédon, l'oghamique ou le cunéiforme. Le croyant européen de la Renaissance "lisait" du premier coup la cathédrale, là où seuls les érudits peuvent aujourd'hui y déchiffrer avec précision le message, dessiné, sculpté, positionné sur l'édifice. L'écrivain est d'abord un fabriquant, un ouvrier du langage, qui gomme, raye, flèche une surface plane ou aujourd'hui, copie, colle, réorganise des paragraphes. Les feuilles déchirées de l'un font écho à la touche "delete" de l'autre.
Il nous appartient donc d'avoir une analyse sereine, lorsque l'on se penche sur la question de l'écriture en général. Trier, dans les choix qui s'imposent, ce qui appartient à la technique, en premier lieu, ce qui appartient à la langue, puis à l'histoire et au Droit, et enfin, au savoir historiquement constitué qui s'inscrit dans les conventions d'écriture. Modifier la technique, l'orthographe, l'alphabet ou le système de représentation, les dispositifs matériels disponibles (clavier/écran, plume/encre/papier, etc.) ne revient pas forcement à changer la langue elle-même. Davantage l'idée que l'on s'en fait, ce qui est une toute autre histoire. Les enjeux en matière de politique d'éducation sont énormes et une réflexion de fond s'impose pour positionner l'écriture à sa juste place et s'en défaire définitivement comme critère d'évaluation de telle ou telle pratique langagière.
Notes
- La signature a ainsi succédé à la parole donnée : à une époque où les voyages sont périlleux et exténuants, il a bien fallu utiliser une technologie disponible pour dispenser les témoins de leur dangereux exercice, lorsque les transactions certifiées se sont géographiquement étendues. ↩
- L'écriture, comme technologie, passe alors du domaine de la déclaration (à reproduire ailleurs, pensons aux baillis ou aux griots qui re-déclament ce qu'a dit le souverain, mais en place publique et en divers endroits) à celui de la conversation (à reproduire ailleurs, mais cette fois, pour quelqu'un ou un groupe en particulier), introduisant ainsi la dimension de l'échange et de l'interlocution dans la matérialité même de la reproduction. Qu'on songe à la question de la cryptographie et de la protection des données sur les réseaux informatiques, à la technologie de l'enveloppe recommandée, aux samizdat pour évaluer l'importance de cette introduction de l'autre dans les technologies qui s'appliquent au langage. ↩
- On voit toute l'ambiguïté du concept de «littérature populaire» ou «littérature orale» : sur une petite zone géographique et dans une société où les liens sociaux sont suffisants, point n'est besoin de registre, de carte perforée ou de papyrus. Tout cerveau humain est suffisant pour stocker le message. C'est la volonté d'expansion et de diffusion des messages, pas toujours exempt d'impérialisme, qui engendre le recours à la technique de l'écriture. ↩
- Alphabet latin pour graphier ce qui a posteriori devient donc du croate, et cyrillique pour le serbe. ↩
- Il sagit pourtant d'un simple procédé standardisé pour graphier le chinois, l'un chinois, l'autre français. ↩
- Sacralisation dont s'accommode d'ailleurs fort bien le système graphique de l'hébreu, reflétant le système consonantique des langues sémitiques. ↩