Définitions · 4/6

Langues ou dialectes ?

Schéma : téléphone et puhelin
Ce que décrit la linguistique, et ce que marque la sociolinguistique : l’exemple du texte.

Les linguistes du XIXe siècle utilisaient pour étudier les phénomènes de langage, les mêmes méthodes que les zoologues ou les botanistes. Ils pensaient que les langues pouvaient être classées en familles, en groupes, en sous-branches, etc. d'après leur aspect, leur fonctionnement ou leur origine supposée, de même que les espèces animales ou végétales.
C'est de cette vision -dépassée- que viennent les notions de langues et de dialectes. Le dialecte est alors défini comme une sub-division d'un groupe linguistique donné, c'est à dire des pratiques linguistiques rattachables à un ensemble plus vaste, généralement codifiée à l'écrit par ce qu'on appelle une langue standard. Dans cette optique, le bavarois est un dialecte de l'allemand, parlé en Bavière, au même titre que l'alsacien parlé en Alsace ; le wallon ou le picard, des dialectes du français.

Cette idée, malgré le fait qu'elle soit encore souvent utilisée, est dépassée par l'étude moderne des faits de langage. Car avec une telle conception, où poser la limite ? Suffit-il donc d'écrire, c'est à dire, utiliser des outils pour noter du langage afin, finalement, de permettre la transmission du message oral par delà le temps et l'espace, pour que la pratique ainsi écrite soit considérée comme une langue ? En ce cas, toute pratique, y compris strictement individuelle, peut être appelée "langue". Si tout peut-être appelé "langue", le mot perd toute sa pertinence.

Prenons le problème dans l'autre sens. Ce qui fait que les mots et les sons que j'utilise sont du langage, c'est à dire un système humain de mise en rapport entre la réalité et les mots que j'ai pour l'exprimer, est un autre phénomène que celui qui fait que les mots et les sonorités que j'utilise sont perçues par les autres comme étant du gallois ou du portugais.
Le premier phénomène peut-être étudié par la linguistique, qui rendra compte du fonctionnement des phonèmes et des mots, du système qu'ils constituent et de la façon dont ils s'agencent. La perception, ou plutôt le marquage de ce système en tant que système familier ou étranger, contemporain ou ancien, argotique ou chatié, est avant tout affaire d'appartenance, d'identité, de regroupement ou de séparation, et sera donc étudié par la sociolinguistique, discipline qui rend compte des faits de langue en tant qu'ils résultent d'un phénomène social d'échanges ou de relations, dans le temps, l'espace ou le milieux.

Les mots "langue" et "dialecte" perdent leur pertinence. Il ne s'agit donc plus de classer des espèces fixes et d'en étudier les rapports, mais de comprendre et rendre compte de ce processus jamais terminé et toujours renégocié de ce qui est marqué comme sien ou au contraire comme autre. Le mot'téléphone' est accepté, labellisé, comme un mot français par un Francophone. Le mot 'puhelin" -'téléphone', en finnois- est lui perçu comme un mot étranger par le même Francophone. Pourtant, le grec ancien, dont le mot 'téléphone' est issu, est grammaticalement tout aussi étranger au français, que le finnois. Les mécanismes historiques, géographiques ou sociaux de labellisation des pratiques linguistiques n'ont donc rien à voir avec la linguistique elle-même et sont en fait issus de ce qu'on pourrait appeller la politique, au sens large du terme, c'est à dire l'ensemble des relations nouées par différents groupes. En revanche, la notion de langue standard, c'est à dire la pratique linguistique acceptée par un groupe donné comme sienne, peut se comprendre comme le contrat commun que passe, en langue, un groupe de locuteur indépendamment des évidentes variations d'une personne à l'autre, d'un lieu à l'autre et d'une génération à l'autre. Des tournures grammaticalement archaïques ou figées, des accents différents, ne cessent pas d'appartenir par exemple, à langue française. Linguistiquement hétérogène ne veut pas dire sociolinguistiquement différent. Ainsi "nous avons été" ou "nous allâmes", malgré une différence considérable du point de vue grammatical, n'en reste pas moins des productions perçues comme étant du français.

Ce contrat, 'passé' entre locuteurs pour se doter d'une pratique standard propre au groupe de locuteurs, peut se réaliser de façons diverses :

*l'italien standard est basé sur les pratiques du Nord de l'Italie, au même titre que le breton standard est basé sur les pratique du nord de la Bretagne.
*l'allemand standard est une synthèse des différentes pratiques de l'allemand, au même titre que l'occitan, basé sur les pratiques de l'ensemble de la zone d'Oc.
*une des formes écrites du grec standard, la katharevoussa, est basée sur un ensemble de pratiques proches du grec du IVe siècle d'avant notre ère, et spécifique à la plaine de l'Attique !

Parallèlement, la langue standard d'un groupe peut aussi n'avoir strictement rien à voir avec les pratiques linguistiques qu'elle "standardise". Ainsi, il peut arriver, notamment dans le cas des langues minoritaires, que des locuteurs n'emploient pas entre eux la langue standard correspondant à leur pratique, parce qu'ils ne la connaissent pas, qu'elle est interdite, mal perçue ou mal acceptée. Par exemple, des locuteurs de différentes pratiques rattachables au breton standard se parlent souvent en français.

Il n'y a donc pas de langues ou de dialectes, mais des pratiques langagières faisant l'objet d'un consensus plus ou moins large et alors dénommé 'standard' au sein d'un groupe donné, dans un lieu, un temps et une classe donnée. La légitimité de ce consensus est une question de demande des locuteurs concernés.

Un accord sur une langue standard n'est pas un processus linguistique, mais avant tout un processus politique. Le 'contrat' qui en résulte, comme tout phénomène politique, peut être démocratique ou autoritaire. Les locuteurs doivent pouvoir démocratiquement choisir leur standard, les conditions doivent être réunies pour que le 'vote' ne soit pas tronqué et que le débat soit un processus continu, toujours en mouvement.